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Une faculté de médecine à Médenine : Interview du Pr Nawfel Haddad

Publié par Karim Abdellatif sur 31 Janvier 2015, 18:53pm

Catégories : #articles, #médecine

Une faculté de médecine à Médenine : Interview du Pr Nawfel Haddad

Publié dans Medic'Info.

Le Pr Nawfel Haddad est le chef du service universitaire de chirurgie orthopédique et traumatologique et du rachis à Médenine. Il est l’un des principaux défenseurs du projet de création d’une faculté de médecine à Médenine.

1. Pr Haddad, vous avez quitté un poste de professeur agrégé à l’hôpital la Rabta de Tunis pour devenir le chef du service d’orthopédie de Médenine, votre ville d’origine. Quelles étaient vos motivations ?

Ma décision de retourner dans ma ville natale pour y exercer ma profession était déjà prise quand j’ai démarré mes études médicales à la Faculté de Médecine de Tunis. Le choix du moment du retour avec un statut universitaire a été déterminé secondairement, et au fur et à mesure de ma formation. Le rêve basique de chaque universitaire est de monter un service universitaire et c’est ce que j’essaye de réaliser depuis mon retour au « bled ». Le rêve peut progressivement grandir : en commençant par un service universitaire pour passer ensuite à un complexe hospitalo-universitaire (ce sur quoi nous travaillons actuellement) et pourquoi pas d’autres rêves dans l’avenir.

2. Que pensez-vous du dicton tunisien « Les cités sont mises en valeur par leurs hommes. » (البلدان تخدمھا رجالھا) ?

J’y crois réellement sans toutefois tomber dans le régionalisme étroit. On ne peut pas trop compter sur les étrangers pour qu’ils s’investissent dans le développement de notre pays. De même, les différentes régions de notre pays ont un certain « droit moral » sur leurs originaires, pour qu’ils y déploient des efforts supplémentaires.

3. Pouvez-vous nous présenter brièvement votre région ? Quelles sont ses richesses ?

Le gouvernorat de Médenine englobe Médenine, Djerba, Zarzis, Ben Guerdène et Béni Khedech. Il est frontalier avec la Libye. Les secteurs qui y sont développés sont surtout le commerce et le tourisme. On y trouve aussi un des plus grands centres de recherche du pays, à savoir l’I.R.A. (L’Institut des Régions Arides). Dans le domaine de la santé, Médenine renferme quatre hôpitaux régionaux, trois hôpitaux de circonscription et cent onze dispensaires, pour une capacité totale de 710 lits. Médenine est au centre du Sud-est, qui avec Gabès et Tataouine, est peuplé d’un peu plus d’un million d’habitants.

4. Pensez-vous que les infrastructures hospitalières de Médenine et le nombre de médecins hospitalo-universitaires qui s’y trouvent soient suffisants pour y créer une faculté de médecine ou serait-il en revanche nécessaire d’investir et de recruter du nouveau personnel ?

Les infrastructures actuelles peuvent très bien abriter les premiers terrains de stage pour les étudiants. Elles se prêtent par ailleurs très bien à l’amélioration et à l’enrichissement en ce qui concerne les moyens et les équipements. Le défi réel s’articule cependant autour des ressources humaines, en particulier les cadres universitaires. Eh bien, il faut savoir qu’en 2009, j’étais le seul universitaire de l’hôpital. La relative réussite de mon service a donné l’envie à d’autres collègues et les a motivés pour suivre le même chemin. Je suis fier que l’hôpital compte actuellement quatorze universitaires de différentes spécialités : professeurs, maîtres de conférences agrégés et assistants hospitalo-universitaires. Bientôt, il y en aura même davantage. Les conditions et les moyens s’améliorent chaque année.

5. Si une faculté de médecine était créée à Médenine, qu’est-ce que cela apporterait à la région ? Est-ce un enjeu vital ?

Une Faculté de Médecine apporterait beaucoup, aussi bien au pays qu’à la région. Sans être exhaustive (sic.), je dirais qu’elle contribuerait directement à l’amélioration de la qualité des soins dans la région grâce au recrutement des universitaires dans les structures hospitalo-universitaires et grâce à tout ce qui s’ensuit : équipement, moyens, etc. Cela ouvrirait de nouveaux horizons aux médecins de la région désirant se mettre à jour et poursuivre leurs formations. Les jeunes bacheliers orientés vers la médecine ne seraient plus obligés de faire leurs études à 300 ou 500 kilomètres de chez eux. La Faculté de Médecine aurait aussi un effet indirect sur le développement du secteur de santé privé et sur le développement global de la région.

6. Comment expliquez-vous que la désaffection des médecins spécialistes tunisiens dans les régions dites de l’intérieur ? Pensez-vous par ailleurs que le recrutement de médecins étrangers soit une bonne solution ?

Cette désaffection est un grand sujet de discussion. Je ne citerais que quelques points. Je dirais d’emblée qu’il s’agit d’un faux problème qu’aucun responsable n’a pu jusque-là aborder sérieusement. Je pense que cette désaffection est le fruit des préjugés qu’on avait jadis sur les régions de l’intérieur, préjugés qui continuent à être cultivés par « certains ». J’ai la certitude qu’au moins deux médecins sur trois qui choisiraient de démarrer leur carrière dans ces régions y resteraient délibérément. Les moyens et les conditions ne peuvent s’améliorer que par la présence première des médecins sur place. Je parle de données concrètes et la région de Médenine en est l’exemple. Il faut rappeler que les régions de l’intérieur d’il y a trente ou quarante ans ne sont plus les mêmes que celles d’aujourd’hui. Par exemple, les moyens de communication et de transport ont considérablement évolué. Concernant le recrutement de médecins étrangers, cela n’a jamais constitué une bonne solution, mais je la qualifierais de « mieux que rien ».

7. Que pensez-vous du niveau actuel de la formation des étudiants et des résidents en médecine en Tunisie ?

Il paraît qu’il existe une certaine régression du niveau de la formation médicale qu’on constate surtout au stade de l’internat et du résidanat. C’est un problème multifactoriel… Il est à noter que ça ne concerne pas uniquement les études médicales, mais l’enseignement supérieur en général.

8. Pensez-vous qu’il est judicieux de limiter le nombre des stages à l’étranger pour les résidents en médecine en fin de parcours ?

Les stages à l’étranger sont des occasions intéressantes de travailler dans de structures bien organisées. C’est toujours bénéfique sur tous les plans.

9. Si une faculté de médecine voyait le jour à Médenine, nouerait-elle des partenariats avec des facultés de médecine étrangères : occidentales, mais aussi maghrébines et arabes ?

Les partenariats avec d’autres facultés sont déjà entamés et ceci, aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale. Nos partenaires sont très intéressés par le fait de nous assister.

10. Que pensez-vous des réformes en cours dans les facultés de médecine tunisiennes, dans le cadre du « système national d’accréditation des facultés de médecine » conforme aux normes établies par la CIDMEF (La Conférence Internationale des Doyens de Facultés de Médecine d'Expression Française) ?

Je pense qu’il n’existe pas une réforme et un système qui soient valables pour la formation médicale dans tous les pays. Chaque nation a ses caractéristiques et sa culture. Une question m’a toujours tracassé : avant la grande réforme des études médicales dans notre pays dans les années 80, on avait un système qui marchait très bien et qui a été initié par les grands maîtres de la médecine tunisienne. Pourquoi donc cette réforme a-t-elle eu lieu ? Pourquoi changer une équipe qui gagne ?

11. Enfin la question qui fâche... Que pensez-vous de ceux qui s’opposent de façon virulente à la création de nouvelles facultés de médecine ?

Au contraire, ça ne me fâche pas trop. Optimiste et parfois rêveur, je dirais que ceux qui s’opposent de façon virulente à la création de nouvelles Facultés de Médecine cultivent en nous le sens du défi. Notre faculté aura ainsi un meilleur « goût ».

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